«Exposition Félix Vallotton - Grand Palais, Paris».
Je suis assez déçu par cette
exposition. Il y avait bien sûr de nombreux tableaux et des très
intéressants, mais combien, en très grand nombre qui ne me plaisaient
pas. La balance, au final
est assez négative. J'ai vu un tirage original de la série de gravures
sur bois (xylographie) intitulée "Le mensonge". Ses gravures sur bois
sont intéressantes en général. La série "Le mensonge" est remarquable.
L'occupation de l'espace par le noir uniforme, servant magnifiquement
les formes et le blanc des traits ou des retraits, me laisse songeur.
Il y a là une puissance de représentation et en même temps une
frontière du dessin, de la forme, de l'espace d'une absolue liberté.
J'ai repéré au tout début de l'exposition, un tableau de paysage qui me
rappelle l'esprit d'un petit tableau à l'huile que j'avais fait à
partir d'une photographie de Michel ; elle représentait une oasis en
Algérie, où l'on voyait une tache de vert anglais parfaitement
incongrue dans le jaune du sable désertique. La facture était assez naïve.
L'ampleur du travail, bien que volumineux en nombre de toiles, n'a
absolument pas, à mon sens, la puissance et la diversité créatrice de
celles de Braque. La proximité des deux expositions, car j'ai visité
celle de Braque juste après, est sans appel. On voit bien chez
Vallotton un très bon peintre capable de faire des portraits très
classiques. Il possède un savoir faire indéniable, mais il manque
cruellement de virtuosité créatrice. Son art a de la peine à prendre de
la hauteur, à ouvrir de nouvelles voies. On connaît sa peinture, je
veux dire son style, à travers une stylisation des nuages ou des
parties de paysages (arbres, bosquets...) en utilisant des formes
arrondies, petites surfaces disjointes qui s'assemblent par proximité
au point de faire le motif. C'est le cas par exemple de "Clair de lune"
(1894) ou encore de "la Grève blanche, Vasouy" (1913). En regardant
l'exposition, rassemblant une grande partie de sa production, cet effet
de style n'est pas aussi présent que cela. Il apparaît même à des
périodes différentes. On ne voit pas de lignes de force se dégager.
J'aime bien le tableau sur Honfleur, où l'on voit la ville en
contre-bas, les toits sous un effet de brouillard lumineux ; c'est très
réussi.
Toute la série sur la mythologie, voire sa mythologie, en particulier
son rapport aux femmes où l'on passe de la femme comme objet de beauté,
à la femme comme sujet d'emmerdement, reprend le chemin d'un
classicisme étonnant. On perd définitivement tout espoir d'explorer une
voie singulière.
Au début de l'exposition nous est présenté une série de femmes nues
assez prometteuse, mais dont l'originalité vient peut-être plus du
rendu diaphane des corps que de l'ensemble du tableau, les fonds
n'étant pas très travaillés. Une exception toutefois, dans cette série,
avec la toile où le fond n'existe pas, en effet l'ensemble du champ est
rempli par quatre corps de femmes cadrés à la hauteur des têtes et des
genoux. La composition est assez osée pour une peinture, moins pour une photographie, Valloton ayant joué sur des
coloris spécifiques pour chacun des corps.
En parlant de corps, et Vallotton n'a pas été en reste de peindre des
corps nus, il faut noter la peinture du fessier d'une femme légèrement
déhanchée. Là encore le cadrage est osé et le rendu assez étonnant et
l'ensemble tout-à-fait impromptu dans l'oeuvre. On voit assez nettement
ici un cadrage qui pourrait être photographique. L'assymétrie du rendu
des deux fesses, l'une toute plissée, l'autre parfaitement lisse, peut
paraître étrange, mais en réalité donne un mouvement, une réalité toute
particulière au tableau.
Vallotton a peint "Le bain au soir d'été", un tableau assez étrange et
unique à la fois, où l'on voit des femmes de tous âges se baigner dans
une rivière, tandis que d'autres semblent se préparer au bain. Je
trouve ce tableau très orientaliste dans sa composition. J'ai vu au
Japon des peintures traditionnelles construites sur le même principe,
où l'on voit plusieurs scènes de face dans des plans horizontaux qui se
superposent, créant ainsi un faux effet de perspective dans lequel les
nombreux personnages ont tous une égale importance.
Vallotton a aussi beaucoup pratiqué la peinture à partir de
photographies. Je trouve que cela se ressent dans certaines de ses
toiles, tenu par ce cadre qui le bride dans ses développements.
«Exposition Braque - Grand Palais, Paris».
Une merveille !... Quel
peintre. La première salle représente sa période fauve, puis les salles
suivantes la naissance du cubisme, qu'il orchestra avec Picasso, puis
le cubisme analytique. Ce ne sont pas les périodes que je préfère, loin
de là, mais on comprend comment elles lui auront été nécessaires pour
aboutir au reste de son oeuvre magistrale, des tableaux colorés,
déconstruits (formes et couleurs), sans portrait, à quelques rares
exceptions pour lesquelles les dits portraits n'en sont pas.
C'est par les collages qu'il est revenu à la figuration, dans les
années 1920, délaissant la figuration abstraite du cubisme, on pourrait
parler de dilution abstraite, certains ont même parlé de camouflage.
C'est étonnant de voir comment Braque est passé du fauvisme, au
couleurs chaudes et criardes, au cubisme ne laissant place qu'à un
camaïeux (chose que Braque a récusé) de marron, ocre orangé.
Dans sa période fauve l'un de ses tableaux , intitulé "Petite Baie de
la Ciotat", dans lequel les touches de couleurs sont largement plus
espacées entre elles qu'à l'habitude, laissant nettement apparaître le
fond blanc cassé, une magie visuelle opère avec beaucoup plus d'acuité
que dans tous ses autres tableaux fauves. Comme le faisait remarquer
Apollinaire à propos du Braque "fauve": " Il exprime une beauté pleine
de tendresse et la nacre de ses tableaux irise notre entendement".
Braque disait de cette "Petite Baie de la Ciotat" qu'elle avait une
harmonie, un équilibre que n'avaient pas les autres ; à tel point,
qu'après l'avoir vendu, il a trouvé moyen de le racheter, pour se le
réapproprier, l'avoir près de lui. Donc, après s'être saturé de
couleurs, usées par petites touches, sur des formats petits et moyens,
Braque a mis de côté ses tubes de couleurs vives et s'est lancé avec
Picasso dans cette incroyable aventure du cubisme, terme inventé par
Matisse en voyant les premières toiles cubistes de Braque, dont la
Maison à l'Estaque (1907-1908). C'est pour moi un rejet manifeste, une
saturation de la couleur. Ses toiles cubistes, quasiment monochromes,
surtout dès qu'on les regarde de loin, lui permettent de se concentrer
ailleurs, sur de nouveaux horizons. Je n'avais jusqu'alors jamais pris
conscience de ma proximité de chemin (et non pas de résultats) avec
Braque. Je veux parler de mon rapport aux couleurs. À ma façon, je me
suis aussi saturé de couleurs, avant de tout jeter dans les profondeurs
de mes tiroirs, en passant pas les encres et le papier. Et justement,
c'est précisément par le papier que Braque est revenu petit à petit
dans les années 1920, aux couleurs sur toile.
Autant je n'aime guère, question de sensibilité, sa période cubiste
(représentation des paysages par déformation en "cubes"), puis cubiste
analytique (en plus de la représentation cubiste, les objets sont
fondus dans le décor qui révèle ainsi leur présence), encore une fois
période extraordinaire pour l'époque mais qui fait trop daté
aujourd'hui, alors que la suite à venir n'a pas pris une seule ride, et
n'est pas près de le faire. Je disais donc ne pas apprécier la période
cubiste, en revanche les papiers découpés, dessinés, me touchent
davantage. C'est à ce moment que Braque cherche quelque chose de
nouveau, sans le savoir. Il se doute bien que le cubisme, tel qu'il
l'inventa, ne pourrait pas l'occuper trop longtemps sans tourner en
rond. Ceci se confirme par ses propos rapportés par Jean Paulhan dans
son livre, écrit entre 1940 et 1952, et intitulé "Braque le patron"
dans la collection "l'imaginaire" des éditions Gallimard. Page 66
Braque dit ceci à propos du cubisme :"Il y a longtemps que j'avais
foutu le camp. Ce n'est pas moi qui ferais du Braque sur mesure."
C'est absolument par hasard, c'est Braque qui le dit lui-même, qu'un
jour (en 1912) il acheta du papier décoration qui reproduisait le bois,
un bois marron plutôt foncé, avec ses veines. Il eut alors l'idée de le
découper et de faire des dessins au crayon à papier autour. Le papier
étant assez homogène, il faisait exactement comme le fera Matisse
beaucoup plus tard (par exemple avec sa série "Jazz" en 1947), mais ici
dans une seule "non couleur". Braque inaugure alors ce qu'il appelait le
"dessin synthétique", façon de représenter un objet à travers ses
traits essentiels, de façon synthétique. C'est une nouvelle évolution
du cubisme vers le cubisme synthétique.
Il a découvert le plaisir de découper une forme pour la mettre en
situation. J'ai éprouvé cette sensation très forte lorsque j'ai découpé
à la main, je devrais dire littéralement déchirer des morceaux
d'encres, préalablement faites, pour obtenir de tous petits formats
pour l'exposition "Caen - Tokyo un pont d'encre" au Vieux St-Sauveur à
Caen en octobre dernier. La découpe/déchirure permet de tourner autour
de la surface, de la faire tourner dans vos mains, de lui donner un
nouveau sens, une nouvelle interprétation sensorielle, mais aussi de
découper à nouveau jusqu'à atteindre l'arrêt du processus en espérant
avoir encore de la matière sous la main. Curieusement ces retraits de
matériaux ajoute quelque chose, la forme initialement informe, prend
forme. Il ne s'agit pas de figuration, mais d'une forme plus poétique
qui reçoit immédiatement l'assentiment de celui qui la voit. Toujours
dans "Braque le patron", Jean Paulhan aborde cette question page 76 ;
il dit à propos de Braque : "Ainsi tantôt retranchant et tantôt
ajoutant ; et se consolant de retrancher en ajoutant."
Braque ajouta à ses collages-dessins des lettres au tracé, lettres
d'imprimerie redessinées au crayon. Tout ceci lui donna de l'air, il
fit un pas de côté vis-à-vis du cubisme, tellement typé et si difficile
de s'en sortir. Le dessin - contour des objets, les lettres -
structures narrative à l'état pure, et les formes découpées dans
différents papiers matière - structure des objets, lui firent revenir
vers une figuration libre assumée. Une fois le papier-bois épuisé dans
son imaginaire, il se tourna vers du papier carton gris bleu et fit des
compositions de plus en plus sophistiquées. L'un des derniers, intitulé
"Compotier et cartes" est très beau, très riche, la couleur fait une
réapparition timide. Autant les premiers étaient épurées, on voyait
plus de fond blanc cassé que de parties travaillées, y compris avec les
collages. Celui-ci est beaucoup plus dense, le fond très discret,
l'oeuvre prend de la force, y compris de loin.
Braque a eu toute sa carrière des vas-et-viens entre le plein et le
vide. On se rappelle sa toile "Petite Baie de la Ciotat" qui marquait
le vide vis-à-vis de ses autres toiles fauves beaucoup plus pleines. Le
cubisme, dans ses deux premières phases était une période pleine, alors
que la dernière période, le cubisme descriptif, renoue avec le vide,
pour finalement amorcer une nouvelle période pleine et ainsi de suite
jusqu'à la fin qui se terminera plutôt vers le vide, aussi bien au
niveau des couleurs, comme dans "Les oiseaux" réalisée sur le plafond
du louvre en 1953, ou encore dans "L'oiseau
blanc et l'oiseau noir" et plus généralement toutes les toiles sur les
oiseux réalisées entre 1952 et 1962. Même ses derniers paysages,
réalisés entre 1955 et 1963, la date de sa mort, sont dans un tout
autre registre, définitivement du côté vide, une ligne séparant deux
surfaces de couleurs à la rugosité manifeste, coup d'oeil ultime à ses
premières recherches sur la matière et l'inclusion de sable dans ses
toiles, hommage s'il en ait à ses parents, son père était peintre en
batîment.
Ce passage par les collages a remis Braque en selle avec quelques
couleurs bien distinctes du fond du tableau, contrairement à la période
cubiste. D'une certaine façon cette période permit à Braque de
réapprivoiser la couleur, pour y revenir totalement, mais avec une
nouvelle approche toute en retenue et en force. Sur ce plan, je fais le
même chemin avec mes encres sur papier en remettant progressivement
quelques couleurs dans les tableaux, après les avoir totalement
abandonné pour me consacrer presque exclusivement au noir depuis plus
de six ans. C'est une forme d'apprentissage de la couleur. On le voit
très bien avec Braque, c'est l'immense intérêt de cette grande
exposition posthume. Après les papiers collés Braque fait un retour
magnifié des couleurs dans une figuration reconstruite et une économie
de moyens, un usage maîtrisé des contrastes où de grandes parties
sombres ou claires selon les cas, mettent parfaitement en valeur les
parties colorées.
Dans les années 1920, Braque reprit donc progressivement les couleurs
et les grands formats. Les deux grandes toiles jumelles (180,5 x 73,5
cm), intitulées les Canéphores (jeunes filles dans l'antiquité qui
portaient sur la tête une corbeille de fleurs), qu'il présenta au salon
de 1920 à Paris, sont très étonnantes et somptueuses. Une force et une
harmonie se dégagent de ces toiles. Elles sont parfaitement construites
sur le même principe avec une partie (moitié supérieure) dans un
camaïeux de marrons, représentant le buste nu et très stylisé d'une
femme portant sur sa tête la fameuse corbeille de fruits et/ou de
fleurs, et sur l'autre partie d'égale importance, la robe traitée dans
un camaïeux vert bordé en bas par une zone noire très marquée. Ces
tableaux auraient pu être faits par Picasso. Je suis resté bouche bée
devant ces toiles. Je n'étais pas au bout de mes surprises,
rendons hommage à la mise en scène de l'exposition, dans le choix des
séquences des tableaux, plus que dans la mise en espace.
Dans la pièce suivante je suis tombé sur la série des quatre toiles
intitulée "Les cheminées". Ces toiles sont assez grandes (130 x 74 cm)
et extrêmement belles les unes à côté des autres. Elles se
renforcent mutuellement. Ce sont des compositions d'atelier avec dans
certaines des surfaces traitées comme des tissus pour le marbre vert.
Elle me produisirent un choc émotionnel grandissant. Je sentais comme
une excitation, un vertige m'envelopper doucement mais sûrement au fur
et à mesure que je m'enfonçais dans l'exposition. Le paroxysme fût
atteint lorsque j'apperçu au loin la toile au "guéridon rouge", dont
j'ai fait une copie à la maison. L'émotion était telle que je
commençais à vasciller. Jamais je n'avais ressenti cela depuis ma
visite au Moma à New-York lorsque je pénétrais dans la salle Matisse.
Il avait fallu à l'époque que je m'assois, l'émotion était trop grande.
Cela m'est arrivé dans une moindre mesure au Musée Matisse du
Cateau-Cambrésis, en pénétrant dans la petite salle consacrée à la
donation de la femme de l'éditeur Tériade où une série de petits
Rouault est particulièrement remarquable.
Je m'approchais donc du "guéridon rouge" (réalisé entre 1939 et 1952,
actuellement dans les collections du Musée d'Art Moderne à Beaubourg)
tout en faisant durer le plaisir de l'approche et de la rencontre
imminente. Je circonvolais de toile en toile vers le tableau, qui n'est
pas le plus spectaculaire de cette période des ateliers de Braque. Le
rendu général du tableau est un peu fade dans ses couleurs et ses
textures. Les deux tableaux présentés à côté sont nettement plus
puissants et spectaculaires. Ma copie est d'ailleurs nettement plus
vive et contrastée que l'original, mais elle reste aussi nettement
moins réussie. En fait c'est un tableau assez subtil dans des tonalités
relativement éteintes. Seul le blanc de la petite nappe portant deux
fruits contraste avec le reste. J'avais fait ma copie à partir d'une
mauvaise carte postale qui ne donnait pas une bonne idée de la tonalité
générale du tableau, les contrastes de couleurs ayant été forcé. De
plus je n'avais que ses dimensions (183 x 73 cm) pour toute indication
de l'ampleur de la toile. En réalité ce n'était pas ma première
rencontre avec cette toile pour laquelle j'éprouve une certaine
familiarité, je l'avais vu à Beaubourg dans la collection permanente,
isolée au milieu de toiles d'autres peintres, l'effet en était tout
différent. Je ne suis pas mécontent de ma copie, même si une
confrontation visuelle me serait très défavorable.
Braque dégage une puissance paisible qui devient évidente au milieu de
tous ces chefs-d'oeuvre. Une grande oeuvre n'est pas isolée, elle
transparaît dans sa singularité au travers de séries, d'une continuité,
le singulier dans le multiple. Une oeuvre ne s'apprécie totalement que
dans la durée, sur le long cours. Quel formidable oxymore ! À peine
vous êtes surpris par une période que la suivante remet le couvert,
pour aller plus loin, ailleurs. Il faut dire que Braque était un sacré
coureur de fond. Quand je songe aux collages faits dans les années
1912-1913, il lui restait exactement 50 ans de peinture et de
découvertes devant lui, remarquable, non !
En poursuivant l'exposition j'ai découvert la salle aux sculptures et
aux gravures. Les sculptures présentées, peu nombreuses, étaient
étonnantes. Sur ce registre, on pourrait le comparer à Matisse. Je n'ai
jamais aimé les sculptures de Matisse. Je trouve qu'il n'a jamais
réussi son numéro d'équilibriste en sculpture, comme il le faisait si
bien avec le trait. L'unique trait de Matisse, toujours au bord du
gouffre, prêt à tomber, sans jamais y parvenir. les sculptures de
Braque évoquent avec beaucoup d'évidence celles de Picasso, très
stylisées, des formes primitives, un retour à l'essence des choses,
comme la tête de cheval en bronze, ou encore cette double tête en
pierre, très "picassienne". On pouvait admirer ce face en face au
chapeau, en bronze, que l'on peut interprêter comme un seul visage
déstructuré, ou encore un petit cheval en bas-relief de pierre
redessiné au centre de la forme, soucis constant de faire apparaître la
structure du cheval ; une dernière petite pièce de bronze représentant
une autruche ou un oiseau du même genre toujours très stylisée,
rappelant les personnages filiformes d'Alberto Giacometti.
Des photographies de Braque, très beau avec ses cheveux blancs, des
témoignages écrits de ses proches et amis (Jean Paulhan, René Char,
Apollinaire...) et quelques vidéos (dont celle de Chagall un peu
vantard) venaient compléter l'hommage rendu à ce très grand peintre.
Deux ou trois clichés de Braque dans son atelier étaient agrandis au
format d'un mur. Je regrette qu'il n'y en avait pas davantage. De la
même façon, je regrettais que les citations de Braque sur sa peinture,
recueillies pour la plupart par André Verdet et inscrites sur les murs
de l'exposition, n'étaient pas rassemblées dans un recueil disponible à
la librairie de l'exposition. Elles le sont dans le dossier de presse
de l'exposition. Après des recherches sur Internet, il s'agit du livre
d'André Verdet intitulé "Entretiens, notes et écrits sur la peinture :
Braque, Léger, Matisse, Picasso, Chagall", publié en 2000 aux éditions
du petit véhicule. Cet ouvrage est complètement épuisé... Le livre "Le
patron" de Jean Paulhan, dont j'ai parlé précédemment comporte déjà pas
mal de citations de Braque très intéressantes. Malheureusement c'est un
petit livre.
De nombreuses autres toiles présentées étaient remarquables.
Contrairement à Vallotton, j'ai du en voir une ou deux pour lesquelles
Braque a fait des essais de couleurs malheureux, un petit pas de côté
mal assumé, du côté d'une sorte de nostalgie fauve, moins les
harmonies, et donc moins heureuses. La toile de 1955 (dernière période
significative de sa peinture), intitulée "L'oiseau et son nid",
synthétise un formalisme dépouillé et une utilisation maîtrisée des
couleurs. En fait cette toile est quasiment monochrome, en noir et
blanc. La lumière y est intense, on retrouve l'esprit des premiers
collages, après la période cubiste analytique, vers les années 1913. On
retrouve ce même dépouillement, également présent chez Matisse à la fin
de sa vie, avec les toiles intitulées "Les oiseaux" de 1954 à 1962, un
an avant sa mort. C'est une huile sur papier marouflé sur toile. On
retrouve le papier comme avec Matisse, une forme de retour à
l'essentiel. Cette toile est également une épure de son travail, trois
couleurs, le noir, le bleu argenté et l'ocre. Braque reprend une
technique qu'il a introduit avec ses papiers découpés. Il s'agit de
mettre du sable dans l'huile, produisant ainsi un effet de relief dans
les aplats de couleur. Son sujet est figuratif, puisqu'il représente
des oiseaux en vol, mais tout autant stylisé dans une épure quasi
symbolique voire même iconique. Ce ne sont pas des oiseaux, mais des
icônes d'oiseaux. Le tableau n'est plus déconstruit, puisqu'il est à
peine construit.
Dans la dernière salle, je me suis assis sur le banc central, afin de
reprendre un peu mes émotions en main, qui m'avaient presque submergé.
Un sentiment particulier m'envahit, celui de me mettre au travail sans
perdre de temps, il reste tant de choses à faire.
Dans la salle aux sculptures il y avait aussi un triptyque, en fait
trois toiles distinctes mais de formats équivalents et faites pour être
présentées ensemble. Zelos, Zao (Néréide) et Héraclès, toutes les trois
faites en 1931. Ce sont des plâtres sur toile gravés. En fait Braque
avait peint dans un très beau noir velouté la surface du plâtre au
point de ne plus voir de blanc. Ce travail assez unique, semble-t-il,
dans l'oeuvre de Braque, comme une île perdue dans l'océan, m'évoque
assez naturellement celui des cartes grattées de mon enfance, mais
moins prosaiquement celui du peintre japonais Kyoji Takubo, qu'il fit
dans la chapelle de Saint-Vigor-De-Mieux non loin de Falaise de 1983 à
1993. Takubo avait fait recouvrir tous les murs intérieurs de la
chapelle d'une couche de plomb (quelques millimètres), qu'il recouvrit
de quatres couches successives de peinture, du bleu, du vert, du rouge
et du jaune. Il avait dessiné de grandes fresques murales, sur le thème
des pommiers, en grattant avec plus ou moins de force les couches de
peinture, faisant apparaître ainsi des traits colorés. Le travail de
Braque, bien antérieur à celui de Takubo, décidément Braque fût un
grand précurseur, est très réussi. C'est une exception que fit Braque
dans son oeuvre où le portrait est quasiment bani. En effet il s'agit
de trois personnages de la mythologie grecque. Ils sont traités au
trait, dans de grands formats (Héraclès : 187 x 105,8 cm, Zao : 187,5 x
130 cm, Zelos : 185 x 98 cm). L'unique trait de Matisse pourrait-on
dire, d'une finesse, d'une précision tout en arrondis et de temps à
autres quelques rares angles aigus, traits blancs étincelants sur ce
noir mat. Et pour ajouter une dimension onirique et étonnante aux
oeuvres, comme si nous n'en avions pas assez, Braque s'est amusé, cela
ne peut être autrement, à ouvrir de larges aplats blancs, faisant
apparaître, cerise sur le gateau, des rayures, une trame, en un mot
comme en cent, un relief dans la toile, grâce à l'épaisseur du plâtre
gratté, un bas-relief en somme. Braque était devant un dilemme, celui
de garder l'effet rare de ces "figures" blanches sur fond noir, ou
agrandir les aplats blancs grattés formant relief en creux sur la
toile. Braque rend tangible sur une même toile bas-relief et traits,
blanc et noir..., comme le fit Ansel Adams avec la lune et le soleil
dans sa plus célèbre photographie intitulée "lever de la lune,
Hernandez, Nouveau-Mexique en 1941, des opposés qui se conjuguent à
merveilles, sortes d'oxymores picturaux. Braque a peut-être fait des
essais avant de sortir ses trois merveilles qui nous rappellent les
dessins de l'enfance, avec en plus une pureté faussement naïve et une
habileté clairement naturelle. Ils nous rappellent également les
portraits de Matisse illustrant Pasiphaé/le chant de Minos (les Crétois
- poème lyrique) qu'il réalisa bien plus tard en 1944. Matisse avait,
dans ce travail d'illustration sur fond noir, des traits plus coupants,
moins arrondis que ceux de Braque ; ça n'est pas pour rien que Matisse
était un immense équilibriste, le plus grand de tous ! En fait, et
assez curieusement, le trait plus arrondi de Braque renvoie vers
Picasso, alors que la technique générale va vers Matisse, mais 10 ans
plus tôt.
Toujours est-il que Braque a su mettre du blanc en aplats creux, sans
rompre le charme des traits blancs sur fond noir. Juste quelques
surfaces donnent une nouvelle force à l'ensemble. Plutôt qu'un
traitement uniforme et homogène du noir par les traits blancs et très
fins, d'une élégance sensible, Braque crée une tension et une dynamique
du regard entre ces grandes étendues noires, crissées de fines
griffures et ces quelques aplats blancs relativement discrets en bas du
tableau. Seul Héraclès échappe à cette règle d'équilibre, en forçant le
rapport presque égalitaire entre les aplats blancs et les surfaces
noires. Personnellement je pense que Braque a atteint la limite à ne
pas franchir au-delà de laquelle nous aurions une perception
radicalement différente et moins intéressante de cet équilibre
improbable, et inattendu entre peinture et sculpture. On voit que
Braque a vu qu'il ne fallait pas aller au-delà. Je pense même que la
force de ces trois toiles est d'autant plus efficace qu'elles sont
présentées ensemble, les deux autres équilibrant Héraclès. Pour moi,
c'est Zao (Néréide) qui est de loin la plus réussie, au sens de prime
abord. En fait Zelos l'est tout autant, même peut-être davantage. Le
dessin y est moins brouillon, les formes, bien que
superposées/entrelacées apparaissent très clairement avec une force
intacte. C'est sans doute la partie centrale de Zao qui est la plus
confuse, alors que tout ce qui se trouve en périphérie est
remarquablement à sa place. Voir ces trois toiles en même temps
provoque une émotion intense. Leur dimension à notre échelle joue un
rôle très important dans ce qu'elles nous procurent. On se dit,
après avoir traversé du regard tant de toiles colorées, on se
questionne, mais que m'arrive-t-il ? Je ne m'y attendais pas. Il faut
reconnaître que le contraste couleurs/noir et blanc, merci les metteurs
en scène de l'exposition, est saisissant, comme ce dût être le cas pour
Braque lui-même. Une fois le premier coup reçu en pleine figure, encore
debout mais titubant, on s'approche, on veut voir de près cet
enchantement, c'est alors qu'un deuxième coup arrive, de grâce
celui-ci, la poésie du trait vous emporte , vous libérant de
toute apesanteur. Merci Monsieur Braque, le temps s'est arrêté sur ce
morceau de plâtre tendu et gratté avec sensibilité et jubilation. Quel
plaisir vous avez du ressentir en accouchant ces pièces, un moment de
bonheur entrême où simplicité et évidence se rencontrent pour notre
bonheur à tous.
Pour finir ce petit tour d'horizon sensitif de l'exposition Braque, je
parlerai rapidement des derniers petits tableaux allongés qu'il fît au
soir de sa vie. Ultime fermeture de la boucle, dans laquelle Braque
reprend une palette "fauve", moins les rouges, mais tout aussi criarde.
Je n'aime pas cette série dans laquelle j'y vois un lâcher prise sur
plus de 50 ans de peinture admirable. Les formats sont petits, Braque
abandonne donc les grands formats ; ils sont longilignes, il abandonne
toute idée de trait, pour se lancer dans un exercice qu'il n'avait
jusqu'alors jamais essayé. Il avait largement atteint sa maturité
picturale et pouvait se permettre cette petite gatterie, ce petit pas
de côté. Ces toiles nous rapprochent un peu de Van Gogh, de part ses
couleurs mais aussi les touches. Je n'aime pas ce travail, car il
s'oppose tellement à tout ce qui a fait la grandeur du peintre. Certe
ces petites toiles sont réussies, mais elles devaient être entreprises
à la fin de la vie du peintre, car je n'y vois pas le début d'une
histoire, tout y est à peu près dit.
Épilogue : De retour à la maison, je lis le livre de Jean Paulhan
"Braque le patron", dont j'ai parlé plus haut, livre que je venais
d'acheter à l'excellente librairie du 104, 104 rue d'Aubervilliers
Paris - 19ème. Page 39, dans le bas de la page Braque écrit/dit ceci :
"... Puis j'ai fait entrer la sculpture dans la toile. Ç'a été mes
premiers papiers collés. Avec eux, la couleur m'est revenue d'un coup,
je n'avais plus à forcer. Le combat y était toujours, mais il se
passait sans moi, sur la toile. Ah, j'étais bien content." Je tombe sur
cet extrait qui correspond exactement à ce que je pensais de Braque,
cf. mes notes plus haut, et aussi à ce que j'ai directement vécu
moi-même. Quel bonheur d'avoir vu et senti/ressenti juste... de se
sentir si proche et pourtant si éloigné.
Un autre élément de contact/rapprochement avec Braque, parmis d'autres,
réside dans ses expériences avec l'adjonction de sable dans l'huile,
créant ainsi une texture dans la couleur. Cela me fait penser à mes
recherches sur la révélation quasi photographique de l'huile blanche
que j'ai menées avec de l'encre grasse appliquée à la spatule sur cette
huile à maturité. Ce procédé étonnant révèle une texture et fait
apparaître une lumière rasante quasi argentique.